Les expats français goutent à l’amertume du Brexit

Le vendredi 24 juin les résultats du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne tombent. Le camp du « Leave » l’emporte à 51.9% mettant fin à 43 ans de travail avec l’ensemble européen. Depuis la France c’est le désarroi devant ce mouvement: quelle idée ont eu les Anglais que nous imaginons d’habitude si pragmatiques lorsqu’il s’agit d’œuvrer pour leurs intérêts économiques ? N’était-ce l’Europe qui était dans une position dominante lorsque les Britanniques ont souhaité rejoindre l’ensemble européen ? L’économie de la Grande Bretagne était pourtant en pleine reprise avec un taux de chômage parmi les plus faible en Europe ?

Si les Français résidant en France affichaient leur surprise face à une telle prise de position du peuple britannique, les Français du Royaume-Uni eux, ont accueilli la nouvelle avec plus d’amertume. Les discussions à ce sujet avec nombre d’expatriés laissaient entendre les mêmes réactions : « nous nous sommes sentis mal à l’aise, comme rejetés au lendemain du référendum», « j’ai eu le sentiment que d’un coup les rues étaient vides ». Bref, c’est le malaise. Et ça se comprend. Dans un article récent publié dans le Monde, Michaël Vincent, le Secrétaire de section du Parti Socialiste à Londres, rappelle avec justesse la contribution des Français à l’économie britannique. Avec 250 000 Français résidant à Londres et 3 millions au total dans l’ensemble du Royaume-Uni ça fait un paquet de monde qui risque de se sentir incompris par son pays d’accueil. Sans compter sur leur contribution à l’économie britannique. Oubliez le golden boy de la City, les Français au Royaume-Uni ce sont des professeurs de collège, lycée, d’université, des chercheurs, des étudiants, des salariés de classe moyenne, des jeunes qui viennent tenter l’aventure et trouvent des petits boulots pour s’alimenter. Les secteurs auxquels nos expatriés contribuent regroupent le tourisme, la restauration, les services, le commerce, le marketing, les relations publiques etc.

Michaël Vincent : « Les citoyens européens ne veulent pas servir de monnaie d’échange lors du Brexit »

Les angoisses des expatriés restent fondées mais à tempérer tant que les négociations n’ont pas commencé. Il s’agit dans un premier temps de se pencher sur ce que nous savons déjà du prix à payer pour ceux qui ont décidé de rester. Après tout, nombre d’entre eux y vivent depuis plusieurs années pour y construire des liens professionnels et affectifs solides. Le premier réflexe : trouver le moyen de pouvoir rester sur le territoire une fois que le statut de citoyen européen ne leur permettra plus de bénéficier de la même facilité de résidence et de circulation. Les solutions sont diverses : demande de nationalité, la demande de statut de résident permanent, ou bien le départ pour les moins enracinés dans le pays faute de pouvoir trouver une solution idéale. Réciproquement, il est même des citoyens Britanniques qui par les liens du sang avec leurs ancêtres issus de pays de l’UE (Italie, France etc.) chercherons à obtenir la binationalité pour continuer à circuler librement sans passer par la lourde procédure d’obtention de visa.

La circulation des hommes est donc un enjeu crucial pour les expatriés qui devront désormais connaître les déboires de ceux qui ne participent pas à la mobilité européenne. Le deuxième plus sensible, qui touche au nerf de la guerre, c’est la circulation des capitaux. Sur ce sujet les Français du Royaume-Uni ne sont pas en reste. En décembre 2016 le Parlement britannique a voté l’interdiction de transfert des fonds de pension français et italiens en dehors du territoire britannique. Gel des transferts des fonds pensions donc. Le motif : les produits d’épargne français ne sont pas compatibles avec les produits britanniques. Deuxième coup dur pour ceux qui ont cotisé toute leur vie professionnelle au Royaume-Uni.

Article Les Echos : Les fonds de retraite des Français bloqués au Royaume-Uni

D’autres chantiers risquent de porter un nouveau coup : obtention d’un permis de travail, pertes des subventions européennes pour la recherche et l’éducation, perte des subventions européennes pour les programmes d’harmonisation des territoires en termes de développement économiques et de réduction des inégalités, non-reconnaissance de processus juridictionnel de la Cour européenne de justice en cas de litige et non reconnaissance de la Charte européenne des droits de l’homme. Autant de mécanismes qui risquent stigmatiser les expatriés en cas d’accroissement des inégalités et d’augmentation de la courbe du chômage. Et plus simplement, de compliquer leur intégration au quotidien.

Il convient à ce titre de rappeler que pour défendre leurs intérêts les Français de l’étranger peuvent s’appuyer sur un maillage institutionnel fort: leur député de la circonscription d’Europe du Nord pour porter leur voix à l’Assemblée nationale, mais aussi sur le Ministère de l’Economie, le Ministère des affaires étrangères et son réseau diplomatique au Royaume-Uni, et bien sur l’Union européenne en charge des négociations pour le Brexit menées par le très français Michel Barnier. Reste à savoir comment ces acteurs vont s’adresser au Royaume-Uni dans le cadre des négociations à venir.

Certains vous diront que le Brexit ne changera pas grand chose et qu’entre le temps des négociations et de l’application des accords chacun aura eu le temps d’anticiper la séparation d’avec l’Union européenne. A ceux là je répondrais que les discussions sur le Brexit tel qu’elles se déroulent actuellement ressemble à une fuite de gaz qui nous endort, et dont l’ampleur ne sera complètement estimée qu’une fois qu’elle se sera diffusée dans la grande majorité du logis. Triste revers pour ceux qui défient encore aujourd’hui le stéréotype du français chauvin incapable de s’exprimer dans une autre langue que la sienne. Autant d’expatriés qui jettent un pont entre leur pays d’origine et celui dans lequel ils résident pour promouvoir des liens économiques, politiques et culturels.

Une ancienne professeure du Lycée français Charles de Gaulle à Londres avait qualifié le Royaume-Uni – qu’elle n’a jamais quitté après y avoir commencé à exercer – à une « terre de libertés ». Il est possible de pousser l’audace et de le décrire comme une « terre d’opportunités », qui risque d’être plutôt infertile en sortant de l’UE. Elle ne perdra pas ceux qui sont déjà intégrés (« those who have established themselves » comme on dit là bas) mais plutôt freinera l’arrivée des nouveaux talents qui servaient à régénérer cette effervescence si caractéristique de la Grande Bretagne, moins conformiste que ses pays voisins. Pour un pays qui se veut « acteur global » (sisisisi c’est le plan) difficile de comprendre ce qu’il reste des mesures incitatives d’autrefois. Les conservateurs proches de May se targuent de pouvoir capitaliser sur les acquis générés par la participation passée du R.U. à l’harmonisation européenne. Si le positionnement révèle une pointe d’arrogance assumée il comporte néanmoins un écueil majeur dans la stratégie d’une puissance qui se veut globale. Sur le long terme le rayonnement de ce qui pouvait être autrefois une terre de liberté finira certainement par s’affadir. Incapable de tenir les promesses qui avaient fait son aura lorsqu’il faisait parti de l’ensemble économique le plus puissant au monde, le Royaume-Uni commence à dessiner un nouveau visage qui se détourne de ceux qui l’aimaient le plus.

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