Avis de Macron-ite aigüe en France

Le 30 août dernier, Emmanuel Macron annonce qu’il renonce à ses fonctions de Ministre de l’Economie pour se consacrer à la construction d’une « nouvelle offre politique ». L’événement étonne peu, compte tenu de ses velléités affichées depuis le 12 juillet dernier au rassemblement de son mouvement « En Marche ! ». Honnis depuis longtemps par Manuel Valls, affublé du surnom « Emmanuel Microbe » des proches collaborateurs du Premier ministre, le jeune énarque entame sérieusement les plans de conquête dessinés par ses (désormais) adversaires de la gauche au pouvoir. S’il n’est pas garanti qu’il dispose des meilleurs atouts pour devenir Président son coup de tonnerre marque une étape inédite dans la vie politique française.

Démission au sommet

La démission du Ministre de l’Economie annoncée le 30 août dernier n’est qu’une opération en différée des effets attendus du meeting d’En marche ! le 12 juillet à la salle de la Mutualité. Celui-ci s’attendait alors à être démis de ses fonctions par le chef de l’Etat pour afficher une scission claire avec François Hollande. Les attentats du 14 juillet compromettent cette stratégie, lorsqu’il est jugé plus opportun d’annoncer la démission du ministre à la fin de l’été pour ne pas fragiliser le pays.

Cette démission a naturellement provoqué l’indignation des membres du Parti socialiste – duquel il n’est pas membre – qui dénoncent une trahison profonde qui porte atteinte à l’unité gouvernementale au nom d’ambitions personnelles. Jean-Christophe Cambadélis évoque son sur compte Twitter l’ingénuité de Macron en utilisant la métaphore du « Kinder surprise pour convenance personnelle » pour qualifier son départ. Dans un autre tweet – moins célèbre – le Secrétaire évoque notamment la fracture politique imposée par Macron en droite opposition avec la volonté de l’ancien-ministre de s’engager pour les Français eux-mêmes victimes de cette fragilisation de la politique depuis plusieurs années.

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L’argument de l’absence de collectif a d’ailleurs été relayé par la grande majorité des élus socialistes. Néanmoins, lors de règlements de compte en public, il est parfois plus intéressant de se pencher sur ceux qui décident de rester en retrait plutôt que ceux qui affichent ouvertement leur camp…

A droite prétendants à la primaire et élus font ce qui est attendu d’eux : critique d’un manque de dignité de la part de Laurent Wauquiez , moqueries de Daniel Fasquelle (maire du Touquet et député Les Républicains du Pas-de-Calais) face au bilan du gouvernement, mise en lumière sur l’affaiblissement de François Hollande et de Matignon par Gérard Larcher (Président du Sénat Les Républicains), sans pour autant qu’aucun n’affiche trop d’empathie pour leurs adversaires politiques de gauche.

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L’agenda de la démission de Macron se marie naturellement avec les arguments de sa démission. Clin d’œil aux élections de 2012 (du « capitaine de pédalo » de Jean-Luc Mélenchon au « navire en pleine tempête » de Nicolas Sarkozy sans oublier la malheureuse « vague bleue marine »), Emmanuel Macron prend le bateau depuis Bercy pour aller prononcer son discours de démission. Le ministre sur le départ justifie alors sa démarche par le besoin d’ « entamer une nouvelle étape de son combat politique ». Cette rébellion se justifie par des motivations d’ « intérêt général » qui légitiment le revers assigné au gouvernement, motivations dignes d’un représentant politique. Et c’est en sa qualité de membre du sérail qu’il s’exprime. Loin de renoncer à son statut d’énarque, il avance prudemment ses critiques en expliquant qu’il a « touché du doigt les limites du système politique ». Autrement dit, Emmanuel Macron est celui qui sort car il a, en bon candidat précoce, entrevu les défaillances qui coûtent cher aujourd’hui à la France. L’ancien ministre se désolidarise de la machine gouvernementale et part en roue libre. Qui ne pourrait faire confiance à celui qui identifie ouvertement et avec la candeur qui le caractérise les enraiements du mécanisme à l’œuvre aujourd’hui? L’attaque est fine sans pour autant manquer de tacler sévèrement ses homologues dont il se détache grâce à sa non-appartenance à un camp bien défini. Ce qui dans la classe politique telle qu’elle existe aujourd’hui représente un no man’s land électorale devient une force pour l’ancien ministre.

Les « venture-capitalistes » de la start-up Macron

Du soutien politique Emmanuel Macron en dispose, certes peu, mais il existe. Gérard Collomb, le maire de Lyon est certainement la personnalité politique la plus intéressante à rejoindre Macron. Maire d’une ville internationale, c’est lui qui lancé le projet du Grand Lyon qui permet à une métropole régionale de disposer de compétences inédites. Lui-même affirme qu’un « tournant dans le PS » va s’opérer en faveur de Macron. Le soutien d’autres personnalités telles que Pascal Terrasse, Jean Launay ou Alain Tourret avait déjà été enregistrées en mai dernier.

Parmi les grandes personnalités économiques les acteurs de la French Tech qui l’avaient accompagné lors de ses déplacements aux Etats-Unis constituent un vivier dans lequel il peut puiser. Rand Hindi, le fondateur de la start-up Snips en intelligence artificielle le qualifiait à l’époque de « meilleur ministre de l’économie » que la France ait connue. D’autres grands entrepreneurs tels que Marc Simoncini le fondateur de Meetic ou Saïd Hammouche, le patron de Mozaik RH ont également déjà affiché leur soutien. Macron affirme clairement s’appuyer sur la « société civile », terme galvaudé qui signifie de façon académique « le peuple français », ou encore « les citoyens français » ou peut éventuellement englober « tout ceux qui ne font pas parti du personnel politique ». Emmanuel Macron s’adresse d’abord aux sceptiques, ceux qui ne se disent ni de droite, ni de gauche (un peu comme lui), désireux de construire une France décomplexée face à l’argent et la réussite entrepreneuriale. Macron c’est l’esprit start-up : l’affaire part d’une idée simple, qui suscite de la curiosité parmi le public, avec une faible chance de succès, et de fortes probabilités d’échec, mais un capital de départ que l’on cherche à rentabiliser au maximum.

Si Emmanuel Macron est une start-up, ses venture capitalistes (ceux qui investissent dans la phase de création d’une entreprise qui est considérée comme la plus risquée) inconnus du public et devenus conseillers dans son cercle réduit ont de solides armes. Macron a en effet choisi des conseillers en communication à la fibre particulière. Parmi eux, Guillaume Liegey, un ancien volontaire de la campagne de Barack Obama qui a créé avec ses associés, Arthur Muller et Vincent Pons (rencontrés lors de la campagne américaine de 2008) la start-up d’organisation de campagne électorale « Liegey Muller Pons ». Brillant élève issu d’un milieu modeste, Guillaume Liegey est passé par HEC et Harvard où il fait des études en Administration publique. Son parcours exceptionnel lui a permis de faire émerger des idées nouvelles qu’il a présenté auprès « Policy network », un think tank de centre gauche. C’est notamment dans son article « If political parties were start-ups » qu’il prône une refonte du fonctionnement des partis politiques au profit d’une organisation structurée autour de quatre piliers : un agenda pour promouvoir des idées progressistes, une machine électorale pour accroître la participation des électeurs sur le long terme, utiliser le parti en incubateur pour ceux qui désirent avoir un impact sur la société, rassembler les talents pour former des futurs gouvernements. Bref la politique du commerce.

Un modèle déposé qui réussit ailleurs en Europe et dans le monde

Ce que nous oublions souvent c’est qu’au fond Emmanuel Macron n’a pas de programme. C’est d’ailleurs Jacques Attali (pourtant de ceux qui ont participé à son ascension à l’Elysée) qui l’avait fustigé violemment en mai dernier, attestant qu’il « n’incarnait que le vide » faute d’avoir aucune idée concrète à présenter aux français. L’ancien conseiller de Mitterrand, lui aussi désireux de présenter ses idées pour la France, a pointé du doigt une particularité du phénomène Macron. Le personnage inspire pour le potentiel qu’il dégage, c’est une personnalité que ses soutiens (et ennemis) mettent en avant, capable de générer une plateforme d’idées.

Nous l’avons déjà dit, la campagne de Macron s’inspire fortement de la stratégie utilisée par Barack Obama à une époque où la classe politique française est en train d’imploser. En Europe et dans le monde d’autres leaders charismatiques ont été élus sur les mêmes critères. En Italie, Matteo Renzi, le Président du Conseil des ministres, en charge de gouverner le pays, a été surnommé « Le Démolisseur ». Son envie de « dépoussiérer » le parti démocrate, son charisme, ses capacités en communication ont fait de lui un bulldozer en politique pour libéraliser le pays. Par exemple, le « Job Acts » (ou loi Travail à l’italienne) s’appuie sur des aides d’Etat muées en incitations fiscales pour les entreprises, avec moins de contraintes dans les licenciements pour les entreprises. Macron rappelle également un certain Justin Trudeau, ce jeune Premier ministre canadien, extrêmement populaire sur les médias sociaux, qui a réussi à se faire élire alors qu’il était inconnu en politique. En bref, Macron n’est pas un phénomène isolé dans la sphère politique occidentale.

Le paradoxe Macron

Celui qui se rêve peut être capitaine de navire a certes le vent en poupe, mais va devoir répondre de plusieurs paradoxes. D’abord n’oublions pas qu’Emmanuel Macron n’a jamais été élu. Il se déclarait lui-même au début de son mandat de ministre « a-politique » (a privatif, comprendre « je ne suis pas un politique »). Bonne chance à ses conseillers en communication qui devront justifier de cette petite bourde sans légitimer les accusations d’emballement de Macron face aux journalistes. Et ainsi légitimer ce qu’il nomme « son combat politique ». Cette absence de mandat politique dans sa carrière pourra également éveiller les soupçons des électeurs les plus aguerris qui, certes las de la politique vieillissante, ne trouveront pas de légitimité à un candidat stratosphérique. Toutefois, cela peut aussi jouer à son avantage s’il souhaite endosser le rôle du « démolisseur » du paysage politique pour le recomposer. Dans ce cas il faudra être féroce, une réputation qu’il lui faudra bâtir pour mettre à mal l’ingénuité qui l’a caractérise jusqu’à aujourd’hui.

macron guignols - rot

En ce qui concerne son mandat de Ministre de l’Economie, nous gardons peu de preuves de la mise en œuvre de ses compétences à l’Elysée. Macron est certes arrivé en grande pompe avec son titre de banquier d’affaire pour Rotschild, le jeune prodige n’avait alors pas particulièrement séduit. Par ailleurs, l’économie reste la grande fragilité de la France et ses 3 années au pouvoir n’ont pas mis fin au marasme dans lequel nous sommes embourbés. Ses soutiens ne doutent pourtant pas de ses capacités à mettre en œuvre une politique sérieuse. De son côté Macron a anticipé ces futurs reproches en rappelant lors de son discours ses combats pour éviter les fermetures d’entreprise, et surtout le succès de la French Tech (lancé par Fleur Pellerin lorsqu’elle était Secrétaire d’Etat au numérique). Il a notamment opéré un tacle contre le gouvernement en dénonçant le manque d’approfondissement du travail mené.

Autre point à garder à l’esprit : ce n’est pas la première fois que les électeurs s’emballent pour un ministre de l’économie. Emmanuel Macron, c’est un peu le phénomène Dominique Strauss-Kahn sans les scandales sulfureux qui lui ont coûté sa carrière politique. Il fait parti de ces personnalités magnétiques par leur capacité à comprendre des problématiques essentielles que les Français ne maitrisent pas par leurs seules connaissances. Macron pourrait donner le sentiment de détenir des solutions pour la droite et la gauche en traitant de questions d’économie. Attention à l’effet « pshit » pour paraphraser Jacques Chirac.

Parmi ces paradoxes, le plus grand reste celui d’être aimé par une partie des Français, alors même qu’on a été promu par le Président le plus impopulaire de la Vème République. En se désolidarisant de Hollande, Macron tourne le dos à un Président de plus en plus isolé à qui il doit le poste qui lui a valu l’engouement de ses partisans.

2017 pourrait devenir l’éloge de l’inexpérience en politique qui permettra aux jeunes prodiges ambitieux de prétendre à des fonctions qui leur auraient été inaccessibles il y a 10 ans. Les années 2010 seront peut être synonymes à la fois d’explosion des partis traditionnels, et d’une vague social-libérale dans le monde animée par de jeunes prodiges tantôt inexpérimentés, tantôt destructeurs, charmants, mais toujours au fait de leur intérêts.

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