Le principe de résilience contre le terrorisme

Lorsque j’ai décidé d’écrire à propos des attentats djihadistes en France je ne m’imaginais pas à quel point il aurait pu être difficile d’afficher un propos cohérent et structuré sur la question. Le sujet est extrêmement sensible compte tenu des conséquences dramatiques des actions radicales des terroristes. Il est surtout sujet à contentieux dans la réaction à adopter face aux attentats. Faudrait-il prôner une attitude pacifique sans pour autant que le propos soit pris pour de l’inaction ? Faudrait-il encourager une réaction violente pour affirmer notre résolution ferme à ne pas laisser le virus islamiste se propager, mais sans légitimer la stigmatisation religieuse ? Ou bien faudrait-il essayer de puiser dans l’histoire passée des exemples de courage, de résistance, de force dont les français avaient pu faire preuve dans les moments les plus douloureux ? En bref, j’étais bien en peine dans ma quête de solutions assez crédibles pour ne pas me laisser désemparer par les évènements.

J’ai d’abord pensé m’inspirer de la prose de John Steinbeck rédigée en 1942 en pleine Seconde Guerre mondiale, La Lune est Basse (The Moon is down en version originale). Dans ce court roman, Steinbeck met en scène l’invasion surprise d’un territoire nordique par l’armée d’un gouvernement tyrannique. L’ennemi s’empare d’un petit village pacifique avec la coopération de quelques représentants de la population, mais il devient rapidement impossible pour ce pouvoir belliqueux de s’établir durablement en pouvoir légitime. Le sentiment de revanche gronde progressivement, les autochtones commencent à haïr l’envahisseur au point que le dialogue ne puisse plus être instauré malgré les tentatives de rapprochement de l’ennemi. Ce dernier finit par s’effondrer, presque naturellement. Mais notre situation ne s’apparente pas à celle d’un pays soumis à l’envahisseur comme le présente le roman de Steinbeck. La France dispose de ses moyens militaires sur son territoire et à l’étranger, ses institutions républicaines fonctionnent toujours, et la population continue à vivre sous des lois établies par un régime démocratique. Dans le roman de Steinbeck se trouve néanmoins une réponse: le chaos des systèmes tyranniques n’engendre que le chaos, il finit par se ronger lui-même lorsqu’il n’a plus la capacité de dévorer les vivants car il est incapable d’instaurer un système tangible sur le long terme.

Les attentats revendiqués par l’auto-proclamé Etat islamique sont la manifestation d’un nouveau totalitarisme propre à un XXIème siècle mondialisé à l’extrême. L’Etat islamique abolit les libertés publiques, se fait maître des codes privés entre individus, et assoit son pouvoir non pas sur le respect d’une autorité légitime mais sur la peur viscérale de perdre sa propre vie. Il se mue quand il est nécessaire en une superproduction gore qui projette sur la toile ses vidéos. C’est un chaos apolitique qui cherche à engendrer le chaos et ne peut produire que le chaos. Ses valeurs sont morbides. Son projet est un gouffre.

Alors pourquoi ne pas riposter encore plus durement jusqu’à réduire à néant la menace ? La France a été frappée trois fois en l’espace de 18 mois par des attentats aveugles. D’abord en janvier 2015, ce sont les caricaturistes soixante-huitards de Charlie Hebdo qui sont abattus pour leur immortel esprit subversif. C’est également en novembre 2015, lorsque les djihadistes ont visé le Bataclan, ses alentours et le stade de France. C’est encore cet été lorsque deux agents de police sont massacrés à leur domicile. C’est aussi à Nice, le 14 juillet dernier, jour de fête où des civils seront fauchés pendant ce qu’il existe encore de moments d’émerveillement. C’est, ces derniers jours, à Saint-Etienne du Rouvray lorsqu’un homme de foi est assassiné lors de son prêche. A chaque fois le gouvernement s’est engagé à bombarder la Syrie, foyer de l’Etat islamique. L’état d’urgence a été mis en place pour renforcer le contrôle des espaces publics afin de contrôler les zones sujettes aux attaques. Aujourd’hui François Hollande se voit fortement critiqué pour son intervention militaire. Parce qu’à chaque fois, les attaques donnent le sentiment d’un parasite qui se dérobe, ou encore mute pour se déplacer, sans jamais être véritablement frappé au coeur.

Faut-il donc mener une action violente de l’intérieur plutôt que par des bombardements sur des territoires étrangers? Après tout les djihadistes étaient pour la plupart français. Ou encore citoyens européens. Pourquoi ne pas identifier une cinquième colonne qui dévorerait le pays de l’intérieur ? D’abord ce serait ignorer les actions de déradicalisation et judiciaires engagées depuis des années qui prouvent qu’un processus démocratique et non violent a été engagé pour ne pas recourir à une guerre. Ensuite, c’est surtout courir le risque de déclencher l’hystérie collective digne d’une chasse aux sorcières. L’histoire nous a montré que quelle que soit la structure politique ou sociale d’une communauté sur un territoire donné, n’importe quel groupe est sujet à ce type d’extrêmisme. Le 20ème siècle nous fait porter à ce titre un héritage sinistre : génocide arménien en Turquie, ou encore McCarthysme aux Etats-Unis… Il faut faire preuve d’une maîtrise profonde pour ne pas tomber dans un désir sadique de purge qui nous conduirait tout droit à la guerre civile en France.

Le terrorisme, s’il représente un combat dans lequel s’engager, est d’abord psychologique. Les drames vécus par les témoins sont énormes. Mais les actions qui ont été engagées par les agresseurs sont, au final, grotesques. Des hommes armés qui tirent dans la foule aveuglément, très certainement sous l’emprise de drogues. Un autre qui emprunte un véhicule de plus de 2 mètres avant d’être abattu. Encore d’autres qui exécutent un homme de culte âgé, pacifique, au milieu de croyants en train de prier non armés. Les terroristes ont été des pitres fous. Qui portent le complexe de la « petite frappe ». Qui veulent nous faire croire qu’ils sont des combattants. Leur force réside dans la capacité à susciter de l’angoisse et du conflit armé ou verbal au sein des communautés qu’ils visent. Nous avons malheureusement commencé à marcher dans leur combine.

Ces dernières semaines ont été un festival des mauvaises idées qui ont enfoncé un peu plus le pays dans l’incompréhension la plus totale. Entre opportunisme de l’opposition à l’Assemblée lors des débats sur la prolongation de l’Etat d’urgence, et réponse pour le moment désordonnée du gouvernement, les Français assistent confus à un triste spectacle dont ils sont les victimes.

Le problème c’est que personne en France n’est responsable. Mais tout le monde peut jouer un rôle.

La solution peut donc porter dans l’identification du rôle de chacun face à cette menace de destabilisation par un groupe de malades mentaux et de sociopathes. J’avais d’abord cherché une réponse avec la littérature, mais c’est peut être la science qui offrira dans ce cas une clé de compréhension plus subtile. Le gouvernement préserve l’équilibre républicain, protège les libertés des citoyens, affirme sa position légitime face à l’agresseur en cherchant à ne pas fissurer les institutions républicaines qui fondent l’Etat français. Sa principale qualité c’est la résilience. En physique, le concept de résilience est un terme qui désigne la capacité d’un matériau à subir une altération de son état en absorbant l’énergie transformatrice, grâce à ses propriétés élastiques, avant retrouver par la suite son état initial.

Ce concept a été repris en psychologie par le psychiatre français Boris Cyrulnik, pour désigner la capacité d’une personne ou d’un groupe à se régénérer après un traumatisme en continuant à se projeter, en vivant bien. Pour cela il faut que l’agent sujet à l’agression reste intelligent, créatif, avec un relationnel sain. Boris Cyrulnik lui-même savait de quoi il parlait. Enfant juif pendant la Seconde Guerre mondiale il a réussi à échapper enfant aux camps de concentration en se cachant, avant d’être recueilli par des Français qui lui donnent une nouvelle idée jusqu’à la fin de la guerre. Si le concept a été l’objet d’une intense littérature parfois animée de critiques vigoureuses il reste d’une redoutable efficacité. Il a notamment été utilisé pour décrire comment les survivants du 11 septembre avaient réussi à surmonter leur traumatisme.

La résilience en politique appliquée à la suite d’un drame consiste à accepter le deuil sans démesure avant de retourner à un état sain. Mais là encore les citoyens français reprochent à la fois l’intervention policière et armée ou à l’inverse le manque d’action défensive. Il faut donc savoir expliquer ses choix avec cohérence puisque toutes les actions ne peuvent en réalité pas être engagées selon les souhaits des Français, qui eux-mêmes doivent cesser d’idéaliser l’action publique. D’autre part, pour qu’un comportement sain soit adopté face à l’agression terroriste, il est fondamental de réfréner toute tentative de division qui fragiliserait la communauté sujette au phénomène d’agression. Pourquoi ne pas imaginer une union nationale explicite entre les différents partis politiques pour le pays ? En effet, il est difficile d’imaginer qu’un groupe politique puisse être seul responsable d’un phénomène ancré depuis des dizaines d’années en France. Encore plus difficile de croire qu’il soit le seul parti légitime pour trouver des solutions viables à un danger exceptionnel qui engage l’ensemble des Français. Mais tous les groupes politiques ne sont pas à même de subir des chocs semblables à ceux du terrorisme et répondre avec la force d’un agent qui a su absorber le traumatisme. Opportunisme, dénonciation, manipulation tactique deviennent aussi explosifs que la violence subie.

A notre échelle aujourd’hui, à l’aube des présidentielles de 2017, il est fondamental de se demander quel(le) homme/femme politique est capable de nous engager dans ce principe de résilience avec cohérence et unité pour éviter de sombrer dans les écueils suivants : l’hystérie collective en désignant des coupables de façon arbitraire, et la guerre sans fin contre le terrorisme qu’aucun gouvernement n’a gagné jusqu’ici.

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