Big data fait ménage avec la politique

Le vote récent par l’Assemblée nationale de la Loi pour une République numérique a attiré l’attention sur le travail de fond opéré par les régulateurs publics français dans leur objectif d’assurer une transition de gouvernance structurée vers une République 2.0. L’étendue des ramifications de cette loi nous permet de comprendre que le numérique, autrefois réservé aux « geeks » en manque de vitamine D, se transforme en un « objet politique » qui, selon Axelle Lemaire, la Secrétaire d’Etat au numérique en charge de cette loi, s’émancipe de sa tutelle technologique originelle. Le numérique n’est donc plus un volet agrégé au reste de l’activité économique réservé aux passionés d’algorithmes et mise en réseaux virtuels. Il s’agit bien d’une nouvelle ère dans laquelle la monnaie de référence est la data, et le modèle de développement l’innovation perpétuelle.

Seulement, si les enjeux sociétaux du numérique semblent évidents, la relation que le politique entretient avec cette nouvelle force l’est peut être moins. Le numérique en France trouve son enjeu dans l’utilisation et l’accès à la donnée, et comment l’outil numérique lui-même produit l’influence politique.

Le Big Data comme enjeu démocratique

Nombre de questions politiques sont actuellement soulevées par la valeur croissante des données qui circulent sur Internet, aussi communément appelées « Big Data ». Dans une interview accordée à Libération le 12 juillet dernier, Axelle Lemaire a présenté les mesures phares de la Loi pour une République numérique qui vise à établir progressivement un système de gouvernance adapté aux enjeux sociétaux du numérique en France. La loi encadre aussi bien l‘ouverture des données publiques que la régulation des plateformes, et l’accès à Internet aux populations marginalisées. L’open data (ou ouverture des données publiques) plus particulièrement, représente une avancée majeure dans la transparence démocratique. A cet effet, l’administration française s’engage à partager sur le web les données dont elle dispose en respect avec l’article 15 de la déclaration des Droits de l’homme selon lequel « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ».

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Pour ce faire, cette loi introduit trois changements majeurs. Elle élargit l’accès aux documents administratifs, autorise l’utilisation des données publiques dans un objectif d’émulation collective où la donnée publique servira à des acteurs tiers pour garantir l’innovation. Par ailleurs cette loi introduit également la notion de « donnée d’intérêt général » qui étend l’ouverture des données à tous les acteurs impliqués dans les missions d’action publique. En rendant ainsi accessible les données publiques à un large panel de protagonistes, l’administration française s’engage dans un dialogue permanent avec les internautes. A titre d’exemple, la Mairie de Paris avait mis en ligne les résultats des élections municipales de 2014 en respect avec sa politique d’ouverture des données. Seul inconvénient, les données publiées encore précaires n’étaient pas réutilisables sans re-configuration manuelle. Les prochains développements concerneront donc la lisibilité numérique des données en ligne. On n’arrête pas le progrès en termes d’alphabétisation digitale.

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Cet accès à un Internet libre est à mettre en perspective avec une autre bataille pour une gouvernance démocratique du numérique : celle de la neutralité du net. Le principe garantit aux internautes que, quels que soient l’émetteur, le récepteur ou le type de donnée émise, les fournisseurs d’accès internet ou FAI (en France il s’agit des opérateurs tels que Orange, Free, Numéricable par exemple) auront interdiction formelle de bloquer la diffusion de certains contenus ou services ou de limiter leur accès. Aujourd’hui nombre d’ONGs (la Quadrature du Net en France et ses homologues Allemand (Digitale Gesellschaft), Néerlandais (Bits of Freedom), ou encore European Digital Rights), se battent à Bruxelles pour faire front afin de défendre ce principe de non-discrimination sur Internet. Une telle mesure a pour objectif de permettre aux utilisateurs d’avoir accès aux contenus qu’ils désirent mais également d’aider les PMEs et start-up qui proposent un nouveau service de fleurir sur le marché sans limite imposé par les fournisseurs d’accès.

La position actuelle proposée par la Commission et le Conseil leur semble inachevée puisqu’elle laisse une marge de manœuvre aux fournisseurs d’accès pour décider quel contenu peut être prioritaire sur les plateformes spécialisées. Une consultation publique est actuellement ouverte jusqu’au 18 juillet par le BEREC (Body of European Regulators for Electronic Communications) en charge d’interpréter les lignes directrices de l’application du règlement européen sur la neutralité de l’internet, relatives aussi bien à la gestion du trafic, les pratiques commerciales, les services optimisés distincts de l’accès à Internet et la qualité de l’accès à internet. Une campagne en ligne « Save the Internet » a été mise en place depuis pour défendre ce principe et s’est fait le fer de lance de la neutralité du net en Europe. Si le Parlement européen s’est largement prononcé en faveur du principe de non-discrimination, les négociations entamées au niveau du conseil de l’Union européenne ont donné raison aux opérateurs privés qui seront en charge du déploiement de la 5G en Europe. Ces derniers militent pour un meilleur encadrement de la neutralité du net qui selon eux favoriserait l’investissement dans les nouveaux réseaux de la 5G. Affaire à suivre jusque août 2016, après retour des différentes parties impliquées auprès du BEREC.

Les partis politiques exploitent habilement la data

Si le numérique implique de créer une nouvelle gouvernance démocratique à l’ère du Big data, cette dernière représente également une opportunité pour les stratégies électorales des partis politiques. Grâce aux données que les internautes peuvent enregistrer sur le web, les partis sont à même d’élaborer des campagnes taillées sur mesure pour chaque électeur.

Le modèle est tout droit importé des Etats-Unis. Un des premiers hommes politiques à avoir fait usage de la donnée numérique comme outil électoral est Mitt Romney en 2002 lors de sa campagne pour le poste de gouverneur du Massachussets. Autre exemple plus significatif, celui de Barack Obama lors de sa première campagne présidentielle en 2008. Le procédé utilisé par le candidat est simple. En évaluant les opportunités de vote qu’il pouvait obtenir Obama a réalisé qu’un nombre non négligeable d’électeurs susceptibles de soutenir ses idées n’était pas encore mobilisé. Soit les votants potentiels n’étaient même pas inscrits sur les listes électorales, soit ils n’étaient pas au courant des programmes des  candidats. L’enjeu était de comprendre comment et réussir à atteindre cette frange de la population qui ferait la différence au moment des résultats du vote.

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Pour cela Obama a eu recours à l’entreprise Blue State Digital qui propose à ses utilisateurs des stratégies de communication digitale. Le logiciel développé par l’entreprise a permis aux équipes de campagne d’administrer le site web tout en récoltant des données personnelles de quatre manières. D’abord via l’usage classique manuel : par les militants qui répertorient des informations sur les électeurs en faisant du porte à porte ou lors des évènements organisés par le parti. Ensuite sur la plateforme web du parti grâce aux sympathisants qui transfèrent volontairement leurs données personnelles en accédant au site web. Enfin, les données privées représentent une part non négligeable dans la stratégie électorale. A ce titre les réseaux sociaux sont un vivier intarissable pour estimer quels contenus éditoriaux suscitent le plus de réaction. Les données privées des internautes peuvent également être achetées en tout elégalité à des entreprises de marketing telles que l’agence américaine Buxton par exemple.

A partir des 223 millions de données collectées concernant 13 millions d’électeurs américains, les volontaires de la campagne d’Obama ont opéré un véritable matraquage de communication auprès de pas moins de 3 millions d’électeurs méthodiquement ciblé en fonction de leur âge, condition sociale, lieu de résidence etc. Une fois les électeurs identifié reste la méthode pour les mobiliser: envoi de sms, mails personnalisés, porte à porte catégorisé.

Nombre de logiciels sont aujourd’hui à la disposition des candidats à la représentation politique aujourd’hui. Le plus célèbre, Nation Builder, crée par Jim Gilliam (l’ancien coloc’ de Mark Zuckerberg à Harvard) et Joe Green, est présenté comme le « premier système d’organisation de communauté au monde ». Aujourd’hui Nation Builder se targue d’avoir plus de 1000 inscrits qui ont réuni près de 2.5 millions de supporters et soulevé jusqu’à 12 millions de dollars de dons. Blue State Digital est son concurrent direct aux Etats-Unis, fondé par Joe Rospars, un ancien du MIT (Massachussets Institute for Technology). Le logiciel a mené Barack Obama à sa première victoire en 2008, et a été en charge d’autres outils digitaux en 2012. Corto, le logiciel français de l’entreprise Stallian, s’est adapté aux stratégies électorales de l’hexagone. Le modèle propose une cartographie précise des terrains électoraux en intégrant de nombreux paramètres (listes électorales, résultats des scrutins précédents, données démographiques de l’INSEE). Il a notamment été utilisé par les équipes de Nathalie Kociusko-Morizet lors de sa campagne à Paris. L’équipe de Liegey Muller Pons en France, propose également son propre modèle prédictif qui a déjà séduit en Europe. Le marketing politique proposé par ces plateformes se fonde sur une approche simple et pourtant rudement efficace : transformer les outils traditionnels de démarchage politique en injectant une dose numérique fiable inspirée du e-marketing. Les politiques connaissent mieux leurs électeurs et sont capables de s’adresser à eux de plus près.

Vous commencez à douter de la sincérité des représentants politiques ? Vous ne devriez pas. Si vous recevez un email ou SMS de relance attestant d’une promesse ciblée, assurez-vous qu’elle soit respectée. C’est également pour vous l’occasion de prendre conscience des traces personnelles que vous laissez sur Internet. Après tout, Joe Green l’un des fondateurs de Nation Builder le mentionne lui-même : « Internet a infusé de la démocratie dans beaucoup d’autres choses (…) il est temps qu’Internet amène de la démocratie à la démocratie ». Bienvenue dans l’ère du numérique, vous êtes un citoyen actif.

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