Le vote des jeunes au référendum britannique n’existe pas

« Il est de fait que les vieux cons, comme vous dites, sont d’anciens jeunes cons restés fidèles aux mêmes valeurs sacrées de la condition humaine qui s’accommodent aussi bien de la banane sur l’œil à 18 ans que de la casquette Ricard à 50. »

Pierre Desproges, Chronique de la haine ordinaire, Éditions du Seuil 

Au terme de sa flamboyante campagne présidentielle de 2008, Barack Obama avait rassemblé en sa faveur une majorité écrasante de 66% des voix des 18 – 29 ans. La capacité à rassembler les jeunes américains avait offert au nouveau président une aura supplémentaire pour asseoir sa légitimité politique. François Hollande avait également utilisé la catégorie des « jeunes » pour afficher un dynamisme lors de la campagne présidentielle de 2012 en déclarant que les jeunes seraient la priorité de son mandat. Utiliser l’arme de la jeunesse en politique est un atout indéniable. Et cela n’a pas manqué Outre-Manche. Au lendemain des résultats du Brexit, les internautes ont largement revendiqué sur les médias sociaux que le vote des jeunes britanniques aurait été spolié par le vote des « vieux » Brexiters inconscients de l’héritage qu’ils laisseraient aux générations futures. Mais les discours de colère diffusés en ligne correspondent-ils vraiment à la réalité politique qu’ils cherchent à décrire ?

Analyse de YouGov par les Décodeurs: écueils et perspectives

Samuel Laurent, rédacteur de la rubrique Les Décodeurs – la rubrique de vérification et de mise en perspective des faits d’actualité du journal Le Monde – a récemment mis en lumière les spéculations sur les médias sociaux à propos du vote des jeunes lors du référendum britannique du 23 juin. Dans son article pour les Décodeurs, le journaliste se penche plus particulièrement sur les résultat d’un sondage de l’institut de recherche YouGov qui concluait que la catégorie des 18 – 24 ans aurait majoritairement voté en faveur du maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne.

sondage YouGov

Néanmoins la mise en perspective des Décodeurs est claire : l’étude de Yougov datait d’une semaine avant le vote du référendum, et utilisait échantillon de population trop restreint pour être représentatif de l’ensemble des votants britanniques de cette catégorie. Autrement dit, les résultats relevaient davantage d’une bonne intuition plutôt que d’une étude fiable qui puisse être diffusée sur le web. Par ailleurs, les médias britanniques se sont empressés – à juste titre – de rappeler que seulement 36% des 18 – 24 ans s’étaient déplacés pour aller voter le jour du référendum (soit près de 64% d’abstention pour cette catégorie d’âge).

Pourtant si l’étude des Décodeurs nous éclaire sur la validité des sondages qui ont circulé au lendemain des résultats du référendum, l’engouement des internautes pour ces estimations n’a pas encore été assez analysé.

De quoi le vote “jeune” est-il véritablement le nom

Pierre Bourdieu avait brillamment exprimé que « la jeunesse n’est qu’un mot ». Un mot associé à la détention du pouvoir par différents acteurs sociaux pour organiser un ordre en définissant les compétences attitrées à chaque catégorie d’âge spécifique. La catégorisation en générations est une construction sociale pour Bourdieu qui est l’enjeu de luttes permanentes. Il est donc intéressant que les médias aient choisi l’échantillon des 18 – 24 ans pour tenter de décrypter les motivations des électeurs qui souhaitaient rester au sein de l’Union européenne.

Le sondage de YouGov a fait écho à de nombreux commentaires négatifs sur l’orientation des votes lors du référendum tel que celui ci-dessous qui a massivement été relayé sur les réseaux sociaux :

[Brexit] is the last ‘fuck you’ from the baby boomers. They took the secure corporate and government jobs with the guaranteed pay rises and final salary pension schemes and benefitted from property they bought cheap and sold dear. They burnt the bridges behind them by colluding with the dismantling of the very things that had brought them prosperity. Their last act will be to burn the economy before they die.

L’avenir de la jeunesse européenne serait-il compromis par les derniers sursauts d’une génération qui ne saurait transmettre le pouvoir dont il a hérité? Le commentaire nous laisse entrevoir que derrière la catégorie des « jeunes » ce sont davantage les perspectives d’avenir laissées aux Européens et de la responsabilité des détenteurs du pouvoir (c’est à dire ceux qui peuvent faire) qui font l’objet de réactions viscérales.

Si l’argument des jeunes a autant séduit c’est certainement parce que derrière l’idée que nous nous sommes fait de la jeunesse correspond une idéologie émergente qui cherche à se faire respecter. Celle-ci est néanmoins mal circonscrite, car si elle se connaissait et avait établi ses valeurs, objectifs, et moyens elle aurait rassemblé des électeurs. Nous en avons toutefois entrevu les traits les plus saillants : une économie du partage, une adaptation à la mondialisation économique et culturelle, une répartition horizontale du pouvoir. Face à cette idéologie mal structurée, se retrouve une autre bruyante et nuisible, mais mieux constituée autour du noyau populiste qui a matraqué les médias en saisissant les écueils des politiques menées par élites au pouvoir. C’est celle de Nigel Farage, qui puise allègrement son salaire auprès des institutions européennes et demande la sortie de l’Union ; Marine Le Pen, opportuniste héritière des finances et du parti politique de son père ; Viktor Orban, dictateur fou digne successeur des leaders paranoïaques.

Les politiques ont échoué à cristalliser une opinion publique nouvelle

Les politiques peineraient-ils à capter ce besoin de renouvellement ? Visiblement l’euroscepticisme mis à l’épreuve du réel chez les Anglais ne convainc personne. Pas même ses porte-paroles qui se ridiculisent en revenant sur leurs estimations, ou encore font marche arrière comme Boris Johnson lorsqu’il s’agit d’assumer leur discours. Mais le projet britannique avec l’Europe proposé par un Premier ministre impopulaire ne mobilise pas non plus assez d’électeurs pour remporter la victoire. Les divisions opérées par le vote ne concernent pas l’Europe, elles ne sont pas nécessairement générationnelles, et sont entachées par les mécontentements sur la politique intérieure. Plutôt que déplorer les résultats du Brexit sous l’angle d’une catégorie d’âge il serait plus judicieux d’opérer une analyse qui mette en lumière l’émergence de nouvelles idées politiques qui sont fondées sur la volonté des citoyens d’établir des mesures durables et soutenables. Et cette mise en garde est valable pour tous les pays européens où les populismes s’engouffrent insidieusement dans les failles de nos dirigeants actuels. De l’autre côté de la Manche, c’est la France qui deviendra le théâtre de l’affrontement à la rentrée des prétendants au rôle de Président de la République. Etant donné l’effondrement progressif de l’Etat Providence, il ne serait pas étonnant de découvrir bientôt les mêmes revendications chez les électeurs français que chez leurs amis anglais.

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