Si l’Europe organise ses forces pour se dépêtrer du Brexit

Le 24 juin 2016, l’Europe se réveille en état de choc suite à l’annonce des résultats du référendum sur l’appartenance à l’Union Européenne. Le Royaume-Uni ne sera plus membre d’un ensemble unique de solidarités économique, sociale et culturelle, qui représente à lui seul le premier espace économique mondial, la première puissance agricole, la première puissance industrielle au monde (rien que ça !). Si le résultat des votes est clair (51, 9% des votes au Royaume-Uni pour la sortie, 49, 2% pour le maintien), l’issue n’en est pas moins paradoxale. Sous couvert de la gueule de bois que les Britanniques se sont octroyés, les résultats sont au moment même de leur annonce, contestés par les imprudents, fantasmés par les populistes démagogues, déplorés par les plus lucides. Les politologues les plus avisés nous dévoilerons rapidement leur analyse des forces sous jacentes du vote. Les experts de la city ainsi que les leaders britanniques reconnaissent déjà que les effets du séisme ont été mal estimés. Au milieu de ce chaos, c’est l’Europe qui de l’autre côté de la Manche organise ses forces pour l’après Royaume-Uni dans l’espoir d’apporter une stabilité réelle. Certains commentateurs titrent déjà sur un effondrement progressif de l’Union européenne, notamment suite à la demande de la Pologne et des Pays-Bas d’organiser une Europe des Nations, à la carte. Mais la réalité peut s’avérer bien plus avantageuse qu’il n’y paraît au premier abord pour la jeune dame.

Hangover from across the channel

Le Royaume-Uni ressort largement divisé politiquement de la bataille du Brexit. Le Premier ministre David Cameron a annoncé sa démission programmée pour octobre 2016 laissant son parti déchiré entre la possibilité de choisir son adversaire Boris Johnson, ou bien George Osborne son fidèle « Chancellor of the Exchequer », ou encore Teresa May, actuelle ministre de l’Intérieur (eurosceptique mais soutien de Cameron pendant le référendum), réputée pour sa compétence administrative plus que pour son charisme. Au cœur des manœuvres politiques des conservateurs, l’analyse récente des votes a laissé apparaître des divisions préoccupantes. Les votants de moins de 25 ans ont voté à 75% pour le « Remain » tandis que 58% des plus de 65 ans ont voté « Leave ». Si ces statistiques méritent néanmoins d’être soumises au taux de participation de chacune de ces catégories de population, force est de rappeler que la campagne menée par Will Straw pour le « In » a essentiellement rassemblé des catégories jeunes à l’image de cette opposition. Le camp du « Remain » a par ailleurs largement rassemblé les votes de populations également plus éduquées, à plus haut revenu, ou issus de la diaspora. A l’inverse le camp du Leave concentre les électeurs moins éduqués, issus de zones industrielles et rurales, nés au Royaume-Uni (données publiées par The Guardian). Le Labor qui avait la rude tâche d’assumer l’argument du « In » ressort également profondément divisé seulement quelques jours après l’annonce des résultats. Huit membres du Cabinet fantôme ont déjà annoncé leur démission dimanche 26 juin en début d’après-midi suite au limogeage de Hilary Benn, chargée des affaires étrangères au cabinet, pour avoir critiqué le leadership de Jeremy Corbyn. C’est d’abord Heidi Alexander, responsable des questions de santé qui a déposé sa lettre de démission (et posté sur Twitter) auprès du responsable travailliste. Toujours au sein du cabinet fantôme, la députée de Lewisham Est s’est fait emboiter le pas par Ian Murray (chargé des questions pour l’Ecosse et député de la circonscription d’Edimbourg est), suivie par Gloria de Piero (responsable de la question des femmes et de l’égalité et députée de la circonscription d’Ashfield), Lillian Greenwood (responsable des questions de transport et députée de la circonscription de Nottingham Sud), Lucy Powell (responsable des questions d’éducation et députée de la circonscription de Manchester centre), Kerry McCarthy (responsable des questions d’environnement, d’alimentation et rurales et députée de la circonscription de Bristol Est), Seema Malhotra (responsable du Trésor et députée de la circonscription de Feltham et Heston) et enfin Vernon Coaker (responsable des questions pour d’Irlande du Nord et député de la circonscription de Gedling). Autant dire qu’aucun parti traditionnel ne sort indemne des conséquences chaotiques du Brexit au lendemain du référendum. Le référendum britannique a opéré comme une véritable lame de fond sur la politique anglaise.

Réaction européenne tactico-tactique

Sur le continent, les chefs d’Etat s’organisent avec une relative anticipation, comme c’est le cas de l’administration Hollande soutenue par les prévisions de l’actuel Ministre du budget Michel Sapin. A l’annonce des résultats le président français s’est entretenu avec la Chancelière allemande puis le Premier ministre italien Matteo Renzi à dîner à l’Elysée, en amont de leur rencontre avec Madame Merkel lundi à Berlin où elle recevra par ailleurs le président du Conseil européen Donald Tusk. Deux visions s’opposent déjà avant même le début des négociations. François Hollande prône de son côté une sortie rapide du Royaume-Uni de l’Union européenne alors qu’Angela Merkel préconise une approche précautionneuse, sans précipitation. C’est notamment pour François Hollande l’occasion de relancer le projet européen en renforçant les politiques de sécurité et de défense jusque là largement délaissées à la compétence des Etats membres. L’accent devrait également être mis selon lui sur le renforcement des frontières extérieures pour tacler les propos nationalistes outranciers.

hollande merkel elysee

Au delà des factions nationales, les ministres des affaires étrangères des pays fondateurs (France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg) se sont eux réunis le samedi 25 juin pour s’accorder sur une politique à mener au lendemain du Brexit afin d’assurer une stabilité politique et économique en Europe. Les ministres français et allemand Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier devraient publier la semaine prochaine, une déclaration commune résumant les points abordés lors de cette rencontre et détailler le rôle du partenariat franco-allemand dans la conduite du projet européen. Depuis Bruxelles, le Président de la Commission Jean-Claude Juncker, le Président du Parlement européen Martin Schulz ainsi que le Président du conseil européen ont tous trois exprimé leur volonté d’entamer le plus rapidement possible des négociations et de soutenir un projet européen politique.

 Où en est la procédure de séparation avec le Royaume-Uni ?

Au milieu de cet amas d’information quelles sont les règles à suivre dans un cas aussi exceptionnel que ce Brexit, auquel l’Europe n’est que peu préparée ? Si un Etat membre qui souhaite quitter l’Union, il doit invoquer l’article 50 du traité de Lisbonne régissant le fonctionnement de l’Union européenne afin d’entamer les négociations sur les conditions de son départ ainsi que les relations à établir désormais avec le futur pays tiers. Les partisans d’une sortie rapide du Royaume-Uni comptent donc tirer parti du Conseil européen des 28 et 29 juin prochain pour pousser David Cameron à invoquer cette demande. Mais celui-ci à déjà appelé son futur successeur à prendre en charge les négociations lorsqu’il entrera en fonction en octobre prochain, ce qui laissera aux Brtianniques trois mois de réflexion. Reste à savoir comment les Etats membres se positionneront lors du conseil et comment ils feront pression… Une gestion technocratique était notamment à prévoir de la part de l’Union européenne qui excelle à encadrer les activités politiques qui lui incombent afin de générer consensus et prise de décision optimale. A cet effet, un monsieur « Brexit » a été nommé par la Commission en la personne du diplomate belge Didier Seeuws pour diriger une « Brexit Task Force » chargée de négocier la procédure de sortie du Royaume-Uni. Actuellement affairé au travail préparatoire des négociations, celui qu’on définit comme une « belle machine intellectuelle » devra faire face à une situation diplomatique sans précédent. Une « Task Force sur l’article 50 » a été mise en place et aura pour but de produire les propositions législatives qui accompagneront le départ du Royaume-Uni. Ainsi, avant le prochain conseil européen et le travail mené par les experts de la Commission les prochains développements du Brexit restent flous. Tant qu’aucune communication du gouvernement britannique faisant une demande explicite d’ouverture de la procédure aucune négociation ne sera engagée. Une fois cette communication faite les négociations prendront 2 ans avant d’aboutir à une sortie définitive du Royaume-Uni voire 3 ans si les 27 décident à l’unanimité de prolonger d’un an les échanges diplomatiques. Jusqu’alors, le Royaume-Uni est membre de l’UE de plein droit.

Les multiples options disponibles pour l’Europe

Les chefs d’Etat et responsables européens se positionneront en début de semaine prochaine sur la stratégie qu’ils souhaitent suivre individuellement avant la réunion du conseil européen où Cameron devra désormais affronter personnellement les conséquences de son calcul politique de campagne électorale de 2015. Si les Etats membres s’accordent sur le fait qu’une nouvelle esquisse du projet européen devra être dessinée pour combler les fractures occasionnées, l’attitude qu’ils ont adoptée face aux résultats reste disparate. La position de la France a été claire : renforcer la solidarité européenne sur des questions abandonnées jusqu’à aujourd’hui et renforcer les frontières extérieures. L’Allemagne elle, ne souhaite pas assumer une position de leadership seule et préconise la prudence avant d’entamer les négociations. La Pologne, la République Tchèque et l’Autriche rassemblent de leur côté des opinions nationales opposées aux idées fédéralistes qui pourrait être défendues par la France. Le Président du Parlement européen Martin Schulz et son compatriote Sigmar Gabriel, président du parti social-démocrate allemand (SPD) ont eux, publié une tribune dans laquelle ils appellent à ce que Bruxelles deviennent un « vrai gouvernement politique européen ». Les deux partisans du SPD attendent également un changement dans la politique économique actuelle qui devrait désormais être axée sur un pacte de stabilité et de croissance. Plus ambitieux dans leurs demandes, ils prônent un renforcement des frontières extérieures et la création d’une entité fédérale européenne contre le terrorisme ainsi que la création d’une « charte européenne des droits fondamentaux adaptée à l’ère numérique ». Cette position est également reprise par les députées européens du groupe des Socialistes et Démocrates Pervenche Berès , Gianni Pittella et Udo Bullmann qui dénoncent une conception de l’Europe ayant pour noyau dur le marché commun européen.

Mais qu’en est-il de nombreuses questions qui restent en suspend ? Comment entendre les requêtes de l’Ecosse qui affiche son soutien au projet européen dans les discours comme dans les urnes ? Quelle position afficher face à la Russie lorsque Angela Merkel souhaite traiter sérieusement de cette question alors qu’elle n’est même pas mentionnée dans les propositions de Martin Schulz ? Comment réorganiser les forces politiques après le départ d’un membre prépondérant par son poids démographie mais également par l’influence qu’il a opéré sur la diffusion des idées libérales en Europe ? Comment rassembler les électeurs autour d’un nouveau projet européen après le rejet d’une Europe telle qu’elle est construite aujourd’hui?

Nombre d’incertitudes planent donc sur l’avenir de l’Europe mais quantité d’opportunités sont à saisir quant à l’idéologie qu’elle compte suivre après le départ d’un des plus eurosceptiques de ses membres. Il n’y aura aucun remède miracle, aucun accord qui ne se fera sans douleur. Néanmoins au milieu du grand chambardement c’est l’occasion d’opérer un repositionnement des politiques européennes. Prenons l’exemple du choix des politiques économiques européennes. Si des Etats souhaitent obtenir un blocage de lois avec lesquelles ils sont en désaccord, il leur faut réunir 4 Etats membres qui représentent 35% de la population européenne. Le camp libéral au Conseil européen (composé traditionnellement de la République Tchèque, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, et occasionnellement par l’Allemagne) perd un allié de taille en réduisant son poids démographique de 25% à 15% des citoyens de l’UE. Si les Pays-Bas et la République Tchèque souhaitent désormais opérer un blocage sur des politiques économiques il leur faudra se rallier à des Etats plus conservateurs pour obtenir gain de cause sur les lois européennes, un ralliement de l’Allemagne ne permettant plus d’atteindre le seuil de 35% de la population. Les pays désireux de changer de cap économique en Europe peuvent saisir cette chance pour appuyer leur demande, le groupe des Socialistes et Démocrates ayant déjà invoqué une Europe de la croissance. Néanmoins, au niveau politique de la construction européenne les pays partisans d’une approche fédéraliste devront affronter une montée des nationalismes chez eux qui ont – le Brexit en est l’exemple le plus cinglant – entamé l’unité du bloc européen. D’autres pays pourraient être tentés de suivre le cas anglais ou du moins renforcer une Europe à la carte. L’Europe dispose donc d’autant de cartes en main pour assurer une relance économique et politique après le coup de massue occasionné par le Brexit, que pour disloquer progressivement le projet européen. Elle peut s’en sortir en solidifiant son bloc sur une ligne claire dessinée à la suite d’un tour de force, ou être à l’image des politiques menées ces dernières années. Et les négociations n’ont pas encore commencé…

conseil européen

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